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Je rêve d'une journée lumineuse. C'est le quatorze juillet 2009, c'est un jour de fête. Ce jour-là, il fait sur Paris, sur Lille et Ajaccio, un temps printanier. Invités aux côtés du nouveau président américain, le groupe des prix Nobel de la Paix, venus du monde entier, fait figure d'un collège de grands témoins. Ce sont de sages vieillards qui sourient modestement aux objectifs des caméras. Un mois auparavant ils ont publié - sous leurs signatures - un livre d'histoire de l'Europe auquel ont participé les universités de tous les continents. Les Africains, les Asiatiques, les Antillais ont quelque peu bouleversé la version de nos programmes nationaux. L'histoire étant devenue une discipline populaire, le livre est un grand succès de librairie.
Ce jour-là, Monsieur Obama, élu quelques mois auparavant face au sénateur Mac Cain, est l'invité du gouvernement français. Il est d'autant plus heureux d'être à Paris qu'il se reconnaît comme un produit de l'histoire coloniale des Européens. La veille, il s'était recueilli sur les tombes des soldats américains qui avaient libéré l'Europe. Beaucoup étaient noirs. Devant le défilé de nos armées, il se souvient des doutes qu'il avait exprimés, un an auparavant très exactement, quant à l'opportunité de voir côte à côte, deux dictateurs, Messieurs Kadhafi et Bachar El Assad, saluer la liberté française sur les Champs Elysées.
Quelques semaines plus tôt, Madame Merkel et Monsieur Sarkozy avaient signé un traité « hyper-simplifié ». Son contenu est désormais entre toutes les mains :
Les six premiers membres de la Communauté Économique Européenne (la CEE) forment une Union, détentrice de la force nucléaire. Ils ont décidé de supprimer les anciennes ambassades et sont désormais représentés à l'extérieur par un ministre des Affaires étrangères commun. Ce dernier se trouve responsable d'un seul réseau diplomatique et consulaire, appliquant les mêmes règles de droit et défendant les mêmes valeurs dans le monde.
Les six administrations des douanes sont placées sous l'autorité d'un seul ministre européen, le déficit budgétaire est déclaré hors-la-loi et l'excédent commercial est posé comme le principe même de la politique économique.
Dans les écoles, la danse et la musique occupent 50 % des programmes. La destruction de la planète est désormais considérée - dans le droit européen et dans les programmes d'instruction civique - comme un crime contre l'humanité.
L'achat de joueurs de football, assimilé à la traite d'être humains, est interdit sur le territoire de l'Union. La Légion d'Honneur est transformée en Ordre des Justes et le siège de l'Académie française est transférée à Potsdam, au palais de Sans-Souci. Frédéric II en est tout de même ému. Voltaire aussi.
Naturellement dans ce traité, les Irlandais ou les Suisses sont les bienvenus mais cela suppose des sacrifices qu'ils ne semblent pas prêts à consentir. Ni les Britanniques, ni d'autres. On verra plus tard.
Madame de Lafayette pour la Princesse de Clèves, Beethoven pour la Neuvième Symphonie, Salman Rushdie, Jacques Brel, Matisse et Antonioni sont reconnus « post-mortem » comme fondateurs de l'identité de l'Union. Avec beaucoup d'autres.
Chaque personne désirant acquérir la nationalité européenne devra faire un exposé d'un quart d'heure, sans note, sur L'Esprit des Lois et répondre, pendant un autre quart d'heure, sur les caractéristiques des grands vins européens.
La colline de Vézelay, les villages de Toscane, la plaine flamande, les coteaux du Rhin, la forêt des Ardennes, le rivage corse sont déclarés - parmi d'autres sites - patrimoine de l'Union et soumis à une règle d'inaliénabilité.
Le principe de laïcité figure en bonne place dans le traité, ainsi que le maintien, à titre transitoire, des gouvernements nationaux. Les régions européennes deviennent - de droit commun - le lieu d'exercice de la démocratie. Le gouvernement de l'Union est responsable devant le parlement européen, etc.
Mon rêve se déroulait comme un vieux parchemin, aussi vieux que celui des utopistes de tous les siècles passés, aussi jeune que le beau texte de Victor Hugo sur les États-Unis d'Europe. Une fois réveillé, j'entendis à la radio que les Français protestaient vigoureusement contre les mesures de protection du thon rouge en Méditerranée, qu'ils allaient construire seuls un réacteur de nouvelle génération, que les Belges du Nord ne voulaient plus entendre parler des Belges du Sud, que les Britanniques allaient construire sans nous de nouveaux porte-avions, que les Allemands... Bref, malgré les catastrophes monétaire et climatique, malgré les émeutes de la faim et le réchauffement de notre toute petite planète, les Européens jouaient avec délice au « chacun pour soi ». Et je me posais la question : comment allaient-ils célébrer, dans deux mois, les accords de Munich ?
Soixante-dix ans, ce n'est pas grand-chose dans l'histoire du monde...
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