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Empruntons ce titre à l'Irlandais Oscar Wilde. Une fois de plus les Irlandais ont emprunté un chemin différent de celui des Anglais. Par la voie référendaire l'Irlande a refusé le traité de Lisbonne que l'Angleterre approuvait le lendemain par la voie parlementaire. On peut comprendre la décision irlandaise. On peut en prévoir les conséquences. Le plus important est de la prendre au sérieux.
Les sondages disent les raisons de ce « non ». Les griefs sont clairs : la difficulté de comprendre un texte obscur, la crainte de l'élargissement et des migrations, le sentiment que l'Europe fait perdre à l'Irlande son identité et son indépendance. Ajoutons que ce vote ne semble pas inspiré par l'opposition au gouvernement en place. Il contredit pourtant les souhaits de la classe dirigeante qui recommandait de voter oui. Souvent le peuple ressent la situation historique mieux que l'élite.
En 1918 l'Irlande était méprisée et colonisée par les Britanniques. Trois siècles auparavant, Cromwell l'avait fait envahir par des protestants écossais qui l'avaient occupée et exploitée. En 1939, devenue indépendante, elle s'est tenue à l'écart du conflit mondial. A partir des années 1970, les Européens l'ont aidée à se moderniser et à s'ouvrir au commerce extérieur. Puis l'Union européenne lui a donné un statut international et une monnaie forte, l'euro, bien distincte de la livre sterling. Les Irlandais sont des insulaires qui voyagent. Autrefois, ils ont évangélisé une partie de l'Europe, la famine les a poussés en Amérique au XIXe siècle, ils ont donné à la langue anglaise et au cinéma américain de grands écrivains et de puissants artistes. Aujourd'hui, la majorité des Irlandais vit aux États-Unis. Comme les Corses, ils se sont absentés, ils ne se sont pas exilés. New-York est la plus grande ville irlandaise du monde.
L'Europe qu'on propose à ce peuple s'élargit sans limite. On prétend même l'étendre aux Kurdes et aux Turcs d'Asie mineure. On leur dit qu'elle sera séparée de l'Amérique, qu'ils ont contribué à construire et à défendre. On leur propose des institutions dominées par l'économie, dans lesquelles leur identité propre s'effacera sans qu'ils puissent retrouver une identité politique plus large. Aux Etats-Unis, ils sont fiers d'être à la fois Irlandais et Américains, il suffit de les voir défiler à New-York, le jour de la Saint-Patrick. A Bruxelles le patriotisme européen est mal vu. Imaginer ou prétendre qu'un Européen pourrait être différent d'un non-Européen heurte le dogme humanitaire. Si nous sommes tous semblables, pourquoi faire l'Europe et pas l'ONU ?
Pour ces raisons, les Irlandais ont dit non à ce traité dont ils sentent obscurément qu'il peut leur ôter leur patrie sans leur donner de raisons de vivre. Ils ont dit ce que le grand Parnell, leur héros, disait au Parlement anglais en 1875 : « Nous ne sommes pas un fragment géographique, nous sommes une nation ». Tous les petits pays connaissent ce sentiment. L'angoisse de se dissoudre dans un ensemble trop vaste et sans âme. Français ou Allemands paraissent moins sensibles à cette appréhension parce qu'ils tiennent plus de place dans l'Union et qu'ils projettent en elle l'espoir d'un rôle historique dont ils sentent bien qu'il serait illusoire sans perspective européenne.
Les conséquences de ce vote sont simples. Le traité de Lisbonne est retardé. Nous vivrons encore sous l'empire du traité de Nice. Donc, pas de présidence stable du conseil européen, ni de ministre des Affaires étrangères, ni de rôle accru du parlement. Ensuite, au mieux : les Irlandais ratifieront ; au pire : on bricolera un nouveau traité. Comptons sur les Anglais pour empêcher la création, au sein de l'Union, d'une petite Europe plus fédérale. Le président Sarkozy ne sera pas affaibli par ce vote. Il affaiblit l'Europe, mais il donne un sens à la présidence française. Pendant six mois, nous allons nous agiter pour réparer les dégâts. Sans cette nouvelle tâche, notre rôle aurait été moins spectaculaire.
Que retenir de cette péripétie ? Que nous sommes sur une mauvaise pente. Les Européens ne comprennent plus le sens de l'Europe. Ils ne le comprendront pas si on veut avancer masqué. L'Europe doit se constituer comme une entité politique. Cette entité sera faite de nations. Elles délégueront, sans pour autant disparaître, à une autorité supérieure, la défense et la politique étrangère. Là est l'essentiel : politique d'abord. Les réglementations de Bruxelles sont utiles, mais subalternes. Peut-on vivre sans politique ? L'histoire irlandaise prouve le contraire. Les Irlandais ont combattu pour exister. Aux Européens de dire s'ils veulent vivoter ou exister.
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